| Résumé |
L’analyse des rigidités nominales et du degré de persistance de l’inflation se réfère généralement au secteur privé et aux biens non-administrés. Alors que le degré de rigidités nominales et la persistance de l’inflation restent souvent modérés pour ce type de biens, il y a des raisons de s'attendre à trouver un degré d’inertie plus élevé dans le processus d’ajustement des prix des services et/ou des prix administrés. Premièrement, d’éventuels délais et processus administratifs peuvent impliquer une réponse très lente et erratique aux forces du marché.
Deuxièmement, les services se caractérisent souvent par une intensité élevée en facteur travail dont le prix est typiquement fixé pour des périodes relativement longues. L'analyse empirique récente suggère que les prix administrés représentent une source potentiellement importante de rigidité. Ils représentent une partie non-négligeable de l’ensemble des prix à la consommation et le processus d’ajustement des prix administrés est caractérisé par un degré substantiel d’inertie. Le but principal de cet article est alors d’analyser l’impact des prix des services et des prix administrés sur le degré de rigidités nominales ainsi que sur le degré de persistance de l’inflation au niveau agrégé au Luxembourg et dans les autres pays membres de l’UE15. L’analyse se base sur 94 sous-indices de l’indice des prix à la consommation harmonisé pour les pays membres de l’UE15. Les données sont extraites de la base de données New Cronos publiée par Eurostat. La période de référence s'étend de janvier 1995 à mai 2004.
Nous caractérisons les services selon la classification adoptée par Eurostat. En outre, nous distinguons les indices des prix que nous pensons être librement déterminés et les indices dont les prix sont sujets à une régulation substantielle ou considérés comme administrés. Cependant, il n’y a aucun consensus sur ce qui peut être considéré comme administré ou sur la façon dont les différents sous-indices de l’indice harmonisé des prix à la consommation sont affectés. Nous considérons alors les sous-indices, sujets à une régulation substantielle de prix, proposés par la BCE et ajoutons également 2 autres indices qui ne se réfèrent généralement pas au «secteur privé, non-administré et pour profit» (c’est-à-dire les sous-indices «Enlèvement des ordures», «Services d'assainissement», «Services médicaux et services paramédicaux», «Services dentaires», «Services hospitaliers», «Transport de voyageurs par chemin de fer», «Transport de voyageurs par route», «Services postaux», «Services culturels», «Education» et «Protection sociale»). Ces sous-indices représentent 6.2% de l’indice national des prix à la consommation luxembourgeois en 2004. Les principaux résultats sont les suivants: d'abord, la fréquence des changements des indices des prix est plus faible pour les services et pour les prix administrés que pour les biens. La durée médiane est la plus haute au Luxembourg (~1.7 mois) suivi de l'Italie (~1.5 mois) et de l'Allemagne (~1.5 mois). Alors qu’au Luxembourg la durée médiane est de 1.3 mois pour la catégorie des biens, celle des services est de 5.5 mois. Au sein de la catégorie des services, la durée médiane est encore plus longue pour la catégorie des prix administrés (7.5 mois).
Comparant les pays pour les services, administrés ou non, le Luxembourg émerge comme le pays où les indices montrent la plus longue durée sans changement. Les deux pays subséquents sont le Danemark et la Belgique (~5.5 mois). Au total, pour les pays membres de l’UE15 et les agrégats UE15 et zone euro, la durée médiane est approximativement 1.6 pour les services et 2.2 mois pour les services administrés. L’hétérogénéité substantielle à travers les catégories de l’indice des prix à la consommation harmonisé, mais aussi la position relative des services et des prix administrés est en conformité avec de nombreuses études empiriques utilisant des données désagrégées pour les indices nationaux des prix à la consommation.
Deuxièmement, l’amplitude des changements des indices des prix (en valeur absolue) est en moyenne plus grande pour les services administrés. Au Luxembourg, le changement absolu pour les prix des biens est 1.3% et environ 2.3% pour les prix des services en général. Pour les services administrés, l’amplitude est de 4.2%, un taux qui n’est dépassé que par l’Irlande (6.2%). Ainsi, les sous-indices de l’indice des prix à la consommation luxembourgeois font preuve d’importants (mais peu fréquents) changements. A travers les pays membres de l’UE15 les amplitudes moyennes sont approximativement 1.0% pour les biens, 1.6% pour les services et 2.1% pour les services administrés. Par ailleurs, la différence entre les indices non administrés et administrés est particulièrement large au Luxembourg (comme en Irlande, aux Pays-Bas et au Danemark).
Troisièmement, les prix des services en général et des services administrés, en particulier, s'ajustent rarement à la baisse. Pour tous les pays membres de l’UE15, l'importance relative des augmentations de prix est plus grande pour les services que pour les biens. Au Luxembourg, globalement, le ratio de la fréquence des augmentations par rapport aux diminutions est approximativement 73:27. Au sein de l’UE15, ce ratio varie entre 66:34 (Autriche) à 83:17 (Italie). Pour les biens on constate une fraction d’ajustement vers le bas nettement plus élevée (63:37). Le ratio est de 87:13 pour les services non-administrés et 84:16 pour les services administrés. La différence dans l'asymétrie entre l’augmentation des prix et la diminution des prix varie cependant sensiblement à travers les pays. Au Luxembourg, par rapport aux autres pays étudiés, la part des diminutions des prix dans tous les changements de prix diffère considérablement entre les biens et les services (différentiel d’environ 25 points de pourcentage). Par contre, au Luxembourg on ne constate qu’une faible différence au niveau des ratios des augmentations sur les diminutions entre les services administrés et les services non-administrés.
Quatrièmement, on observe d'importantes différences entre les indices administrés et non administrés en ce qui concerne la synchronisation des changements des prix pendant l’année. Au Luxembourg, mais aussi dans la plupart des pays membres de l’UE15, les ajustements des prix administrés se font particulièrement en janvier (approximativement 32% au Luxembourg et 22% pour l’ensemble des pays membres de l’UE15). Au Luxembourg, plus de 70% des ajustements concernent des augmentations des prix; le reliquat des baisses de prix se fait à concurrence de 55% en janvier. Pour la majorité des pays, la synchronisation des changements des prix semble suivre un cycle trimestriel, puisqu’on observe également de nombreux changements des prix administrés en avril, juillet et octobre. Au Luxembourg, par contre, de nombreux ajustements des indices administrés interviennent non seulement en janvier, mais aussi en août et septembre. À l’inverse, au Luxembourg ainsi que dans la plupart des pays étudiés, les ajustements des prix pour les services administrés sont particulièrement peu fréquents en décembre (approximativement 4% de tous les ajustements pour l’ensemble des pays membres de l’UE15 et moins de 1% au Luxembourg).Cinquièmement, les services font l’objet d’un taux d'inflation moyen plus élevé que la catégorie des biens. A travers le groupe des pays membres de l’UE15, l'élimination des services de l’ensemble des sous-composantes de l’indice harmonisé des prix à la consommation impliquerait, en moyenne, une diminution du taux d'inflation trimestriel moyen de 0.13 point de pourcentage. Au Luxembourg, l’élimination des services impliquerait une diminution de 0.06 point de pourcentage. En outre, pour le Luxembourg ainsi que pour la majorité des pays étudiés, le taux d’inflation de l’indice des prix pour les services est moins volatil que le taux d'inflation observé pour l’indice des prix pour les biens. D'ailleurs, pour le Luxembourg comme pour la plupart des pays membres de l’UE15, la corrélation entre le taux d’inflation observé pour les services et le taux d'inflation de l’indice des prix pour les biens est très faible (coefficient de corrélation: 0.12).
Comme Eurostat ne publie pas d’indices pour les prix administrés, nous construisons un «indice artificiel» basé sur les données pour les sous-indices que nous avons jugé faire partie du groupe des prix administrés, selon la méthode dite de chaînage telle qu’appliquée par Eurostat. Au Luxembourg, ainsi que pour la plupart des pays étudiés le taux d’inflation moyen est plus important pour les prix administrés que pour les biens dont les prix sont librement déterminés. Au Luxembourg, le différentiel est de 0.22 point de pourcentage (moyenne des pays membres de l’UE15: 0.30 point de pourcentage). A cause du faible poids de ces prix administrés dans l’ensemble de l’indice des prix à la consommation luxembourgeois, l’élimination des sous-indices administrés de l’indice des prix à la consommation n’a guère d’impact sur le taux d’inflation agrégé. La corrélation entre le taux d’inflation pour les indices des prix administrés et le taux d’inflation pour les indices des prix non-administrés est très faible (coefficient de corrélation: 0.12 au Luxembourg, 0.04 en moyenne à travers les pays membres de l’UE15).
On peut alors s’interroger sur la façon dont les rigidités des indices des prix plus prononcées pour le groupe des services ainsi que pour les prix administrés se répercutent sur le degré de persistance de l’inflation agrégée. Dans le cadre de cette étude, la somme des coefficients autoregressifs sert d’indicateur de persistance. L’analyse basée sur des régressions univariées suggère que l’inclusion des services et des prix administrés pourrait affecter le degré de persistance de l’inflation au niveau global. Non seulement pour le Luxembourg, mais aussi pour la majorité des pays membres de l’UE15, la somme des coefficients auto-régressifs est plus importante pour la catégorie des services (0.52 au Luxembourg) que pour les biens (0.18 au Luxembourg). Cet effet s’applique aussi aux agrégats de l’UE15 ainsi qu’à la zone euro.
D’ailleurs, l’épuration des services de l’indice des prix à la consommation harmonisé entraîne une diminution de la somme des coefficients auto-régressifs. Ce résultat s’applique au Luxembourg (de 0.33 à 0.18) ainsi qu’à la majorité des pays membres de l’UE15. En ce qui concerne les prix administrés, pour le Luxembourg ainsi que pour l’UE15 et la plupart des pays membres de l’UE15, l'exclusion de cette catégorie de l’indice des prix à la consommation harmonisé entraîne une très légère réduction du degré de persistance de l’inflation. L'impact est faible cependant, résultat probablement dû à la définition des indices des prix administrés relativement étroite utilisée dans le cadre de cette étude.
|